Anaïs DUCHET

Auteur de sous-titrage

Je me suis toujours demandé qui faisait les sous-titres de films et de séries. Quelles sont les contraintes de ce métier ? Combien de personnes travaillent sur un même projet ? Les réponses m’ont été données par Anaïs DUCHET, auteur de sous-titres de films et de séries.

Anaïs a traduit les films “Glass”, “La La Land”, “Captain Fantastic”, la série “The Walking Dead” (en binôme avec Sabine de Andria) et plus encore…

Les films que nous allons voir en VO au cinéma sont sous-titrés par des auteurs de sous-titres indépendants. Une profession qui demande avant tout une grande maîtrise de la langue française.

Venez découvrir Anaïs DUCHET, passionnée par son métier, qui nous ouvre les portes de son univers professionnel.

Maëlle VABRE : Sur quels types de projets travaillez-vous en tant qu’auteur de sous-titres ?

Anaïs DUCHET : Je travaille sur des films pour leur sortie en salles et sur des séries télé.

M.V : Vous avez un exemple de projet typique ?

A.D : Je viens de terminer la saison 9 de la série “The Walking Dead” (en binôme avec Sabine de Andria) et le film “After”, tiré de la saga pour ados, sorti en avril. Et je boucle en ce moment deux sous-titrages de films pour le festival de Cannes.

Ces dernières années, j’ai travaillé sur les films “La La Land”, “Glass” de M. Night Shyamalan, “Captain Fantastic”, la saga “Divergente” ou encore des films d’action comme “La Chute de la Maison-Blanche” et “La Chute de Londres”. Comme vous le voyez, c’est très varié !

M.V : Comment en êtes-vous arrivée à être auteur de sous-titres ? Quel est votre parcours ?

A.D : J’ai fait des études d’anglais qui mènent soit à l’enseignement soit à la traduction. Je me suis renseignée pour savoir s’il existait des formes de traduction spécialisées justement dans l’audiovisuel et j’ai fait une formation spécifique après mon Master 1 : un Master pro Traduction et Adaptation Cinématographique (sous-titrage et doublage).

M.V : Quels sont les films ou les rencontres qui ont grandement influencé votre envie de devenir auteur de sous-titres ?

A.D : J’ai grandi en regardant la télévision.

Même si la VO était rare à la télévision française, chez moi on regardait beaucoup de films en VO sous-titrée, ceux de La Dernière Séance sur FR3, enregistrés en VHS par mes parents depuis des années. Les classiques américains des années 50 et 60, comme “Certains l’aiment chaud”, “Chantons sous la pluie”, “Charade”, ont nourri mon amour de ce cinéma. Et puis, en rentrant du collège ou du lycée, je regardais des séries comme “Alerte à Malibu”, “Sauvés par le gong”, “La Fête à la maison”.

Tout au bout du générique de fin, je voyais le nom d’un traducteur et d’une société. Je me suis demandé si c’était un métier dont on pouvait vivre et j’ai eu vraiment envie d’approfondir mon apprentissage des langues vivantes.

J’ai creusé ma connaissance de la culture et de la langue par des séries télé comme “Friends”. C’est vraiment cette série qui a été un déclic et qui m’a donné envie de traduire pour ce genre de programmes, et c’est donc parti de là que j’ai commencé à m’orienter vers ce métier.

D’ailleurs, dès mon année de Master 1, j’ai fait mon mémoire sur la traduction de la série Friends.

M.V : Depuis combien de temps faites-vous ce métier ?

A.D : Cela fait 16 ans, bientôt 17 ans même !

M.V : Il y a beaucoup de personnes dans ce milieu-là ? Auteur de sous-titres ?

A.D : C’est un petit métier. C’est difficile d’évaluer, nous sommes peut-être 700 à 800 dans le métier. Sans doute moins d’un millier, mais il est difficile de se compter parce que nous n’avons pas d’institution qui nous représente spécifiquement, nous avons une association professionnelle (l’ATAA) mais ce n’est
pas toujours une activité à temps plein pour les gens qui la pratiquent.

M.V : Comment avez-vous fait pour développer votre réseau ? Est-ce que vous êtes indépendante ou vous êtes rattachée à une société de production ?

A.D : Non, je suis indépendante. Il faut se constituer soi-même son réseau. C’est le plus difficile au début, je dirais, parce que cela fonctionne beaucoup par recommandation, par connaissance, par profil. On peut aussi attirer l’attention sur une langue autre que l’anglais, qui va permettre de mettre un pied chez un client. 

Peu d’entreprises font passer de tests, en général on est pris directement sur un programme à l’essai, il est donc difficile d’amener un nouveau client à nous faire confiance sans nous connaître.

On doit devenir son propre commercial, et quand on fait des études de lettres et de langues, on n’a pas du tout cet état d’esprit-là. Mais même si ce n’est pas la partie de notre travail que l’on préfère, il faut vraiment apprendre à le faire, sans être trop rentre-dedans non plus. Malgré la peur de tanner, de braquer ou de déranger les gens, il faut se lancer quand même.

M.V : Vous vous êtes formée toute seule ?

A.D : Pour la partie démarchage, oui !

M.V : Comment avez-vous appris ?

A.D : Avec beaucoup de refus au départ, avec des coups de fils un peu hésitants, et puis, petit à petit, on apprend à avoir une démarche plus assurée et plus personnalisée.

La première fois que l’on m’a fait confiance pour un film de cinéma, c’était pour un long métrage irlandais. Comme j’ai vécu en Irlande, j’ai une bonne connaissance des spécificités de l’anglais qui y est parlé. C’est comme ça que j’ai réussi à être suffisamment convaincante auprès de la distributrice, parce que je lui ai expliqué certaines spécificités qu’il y avait dans la bande-annonce du film. Je n’avais évidemment pas vu le film puisqu’il n’était pas sorti, j’avais seulement à ma disposition la bande-annonce que j’avais trouvée sur Internet. J’ai expliqué à partir du titre (The Guard) que c’était un mot qui était particulier à l’anglais d’Irlande pour désigner un policier.

Voilà comment j’ai finalement réussi à la convaincre de me confier ce projet.

M.V : Est-ce vous qui démarchez, ou ceux qui distribuent le film qui vous démarchent ?

A.D : L’un ou l’autre. La traduction de films pour le cinéma, c’est une activité assez restreinte et très concurrentielle, donc à moins qu’un client ou un distributeur vous connaisse déjà, il faut se manifester, sachant que les distributeurs sont très sollicités.

M.V : Êtes-vous seule à travailler sur les sous-titres, ou avez-vous une équipe ?

A.D : On travaille seul sur un film (sauf films où il y a plusieurs langues, bien sûr). En série, on travaille le plus souvent en binôme ou trinôme (mais chaque traducteur traduit seul son épisode), car souvent les délais ne permettent pas de faire toute la série toute seule. Il faut toujours se faire relire, donc en sous-titrage de série, on se relit entre traducteurs, on harmonise à deux ou à trois.

M.V : Combien de temps vous faut-il pour sous-titrer un long métrage par exemple ?

A.D : En plus du temps de traduction/adaptation, il faut compter le temps de relecture, puis le temps de simulation, l’étape où l’on regarde le film dans les conditions réelles avec le client, et enfin les retours de la relecture. Il faut compter trois semaines à un mois en tout.

M.V : Ça va relativement vite, je trouve.

A.D : Vous trouvez ? Beaucoup de gens ont souvent la réaction inverse, ils trouvent ça bien long pour deux heures de film ! Et pour un épisode de série, il faut compter 1 semaine à 10 jours.

M.V : Que faites-vous lorsque vous vous sentez dépassée sur un projet ? Comment gérez-vous la pression ?

A.D : En faisant le maximum de recherches possible.

Récemment, avec un film qui se passait au XVIIe (17e) siècle, il fallait du vocabulaire très précis (savoir bien précisément comment traduire un “constable” de l’Angleterre de l’époque, être sûre que le mot “bailli” recouvre bien des fonctions équivalentes à celles du “sheriff” anglais), traduire des références
bibliques dans la bonne traduction d’époque… Je connaissais mal ce langage et ces références. Ça me pousse à faire des recherches, à bétonner ma connaissance, à acquérir la compétence que je n’ai pas, ou en tout cas à essayer de l’approcher le plus possible, en consultant des personnes compétentes.

Dans ces cas-là, je n’hésite pas à m’entourer de personnes spécialisées dans le domaine. Si on a un documentaire sur les dinosaures, par exemple, il faut absolument appeler le Muséum d’histoire naturelle et rencontrer des experts.

J’ai traduit un film l’an dernier qui s’appelle “Le Grand Jeu” avec Jessica Chastain. Il y avait beaucoup de vocabulaire sur le poker, et comme j’ai un ami qui est joueur professionnel, je l’ai appelé, je lui ai posé des questions, et surtout je l’ai laissé parler. Quand on laisse parler les gens, ils nous livrent spontanément
des expressions naturelles, idiomatiques et spécifiques à leur domaine. C’est au cours de ces discussions que j’ai découvert par exemple qu’on dit d’un joueur qui est en veine pendant une partie qu’il “marche sur l’eau”, et que lorsqu’il se met à perdre et à prendre de mauvaises décisions, on dit qu’il est “en tilt”.

J’essaie de m’imprégner au maximum des univers que je ne connais pas bien au départ. C’est ça qui est passionnant dans ce métier !

M.V : Vous avez un échec favori ?

A.D : Tous les refus que j’ai pu essuyer, les non-réponses des clients que j’ai démarchés.

C’est dans la difficulté que l’on apprend.

Une autre situation difficile qui peut parfois laisser craindre une impasse mais qu’on se doit de transformer en réussite, c’est lorsque l’on discute avec le réalisateur ou le scénariste d’un film : il faut apprendre à se comprendre mutuellement parce qu’on ne vient pas du tout du même endroit dans le projet.
Les personnes qui travaillent sur une même œuvre ont des contraintes qui sont complètement différentes, et il faut les faire coïncider.

Pour ma part, j’ai des contraintes de temps de lecture, de nombre de caractères très limité. Le scénariste, lui, a pesé et écrit avec amour chaque mot du scénario. Il faut donc lui faire comprendre que parfois, en sous-titre, on est obligé de hiérarchiser les informations présentes dans une phrase, parce que l’idée est de
traduire le sens, et que l’on peut traduire tout le sens sans traduire tous les mots.

C’est quelque chose qui est difficile à faire passer. Il faut en discuter, faire en sorte qu’une incompréhension de deux visions qui s’affrontent se transforme en une vision commune, et là, ça devient une réussite, qui permet de transposer le film au mieux dans la langue d’arrivée.

M.V : Combien de langues traduisez-vous ?

A.D : Je traduis depuis l’anglais et l’italien, vers le français.

M.V : Quel est le conseil que vous donneriez à une personne qui est sur le point d’entrer dans le monde réel d’auteur de sous-titres ?

A.D : De ne surtout pas brader son travail, parce que les tarifs sont libres dans notre métier et que c’est extrêmement difficile de faire respecter les tarifs qui ont toujours tendance à chuter. Avant d’accepter un tarif, il faut toujours se renseigner pour être sûr que ce n’est pas un tarif en baisse par rapport à ce qui était proposé avant à d’autres, en étant en contact avec des confrères et consœurs. Et garder en tête que dire non, ce n’est pas “se griller” auprès du client, ça permet souvent de se faire respecter.

Même quand on est traducteur débutant, il faut garder à l’esprit que l’on a une compétence, de haut niveau, qui est un niveau bac +5 ! On est arrivé là parce qu’on a une très bonne maîtrise du français, une très bonne maîtrise d’une ou de deux langues étrangères, c’est un métier de haute qualification.
Il faut toujours valoriser son travail.

M.V : Quel est le conseil qui devrait être ignoré ?

A.D : “Il faut bien commencer en se faisant la main.”

Le problème, c’est que si on accepte n’importe quoi au début, on risque de se faire enfermer dans des travaux “galère” ou mal payés.

Il faut toujours être exigeant. Dès qu’on commence, ne jamais hésiter à être exigeant vis-à-vis de son travail.

Suivez Anaïs DUCHET

 

 

 

Aide à la rédaction d’article : Calypso VILLIERS