Eléonore POURRIAT

Réalisatrice

Réalisatrice et actrice Eléonore POURRIAT a réalisé le long-métrage “JE NE SUIS PAS UN HOMME FACILE” le premier Netflix Original français Elle nous raconte la liberté que Netflix lui a donné pour son premier long-métrage, elle nous fait partager aussi l’importance de ses personnages et acteurs dans ses films. 

Des réponses dotées d’une grande sagesse et de passion.

Venez découvrir l’interview d’une femme engagée et passionnée par son métier.

Maëlle VABRE : Sur quels types de projets travaillez-vous en tant que réalisatrice ?

Eléonore POURRIAT : En ce moment j’écris un long-métrage que je vais réaliser.  Par ailleurs je co-écris un autre long-métrage que réalisera Benoît Cohen avec qui j’ai travaillais en tandem pendant des années . On continue notre collaboration de co-écriture sur son nouveau film.

M.V : Vous travaillez sur deux longs métrages depuis combien de temps ?

E.P : C’est difficilement quantifiable parce que j’alterne sur des projets de romans. Disons que je suis depuis janvier 2019 sur ces deux projets.

M.V : Quel est le livre ou le film qui vous a donné envie de faire de la réalisation ?

E.P : Au départ mon envie de faire du cinéma, vient plutôt de mon côté comédienne. Les films qui m’ont inspirée sont les films de John Cassavetes.

Je pense aussi que ça m’a marqué comme réalisatrice. Si vous voulez, mon métier est pluridisciplinaire. J’envisage jamais seulement la partie réalisation, tout est très lié, quand j’écris, je suis déjà actrice… j’écris vraiment de l’intérieur… dans la subjectivité des personnages. C’est ma manière de les défendre, ces personnages. Aussi bien dans l’écriture que dans le jeu d’acteur il y a cette démarche là. Je pense que je transmets ça sur le plateau de tournage en tant que réalisatrice. En étant au plus près des acteurs,  je ne dissocie pas la réalisation et le travail de l’acteur.

C’est pourquoi les films de Cassavetes m’ont beaucoup marquée en ce sens et les films de Jane Campion pour la mise en scène .

Ils ont une forte capacité émotionnelle. C’est-à-dire qu’avec un plan elle fait monter les larmes aux yeux et ça je le trouve assez prodigieux.

Dans le film “BRIGHT STAR” il y a un plan large de linge qui sèche. Elle a cette façon d’alterner une intimité dans les gros plans et les plans très larges ou tout d’un coup, ces personnages sont perdus dans un décor vaste, c’est très émouvant. Je parle de ces deux réalisateurs mais il y en a beaucoup d’autres.

Je trouve qu’ils allient tous les deux une extrême prise de risque à la mise en scène et une sensibilité d’écoute de leurs personnages.

M.V : Dans votre métier de réalisatrice quel est l’un des meilleurs investissement que vous avez fait ?

E.P : Quand on réalise un film c’est un investissement de tous les instants. Je dirais que ça se passe à tous les niveaux et c’est ça qui est excitant.

C’est assez total pour ça le cinéma, on est sur tous les fronts, on réfléchit à la fois en terme de faisabilité par rapport à un budget.

Un film c’est tous les choix qu’on fait dans le cadre de ce budget, tous les choix artistiques en tenant compte de l’enveloppe. Et comment ne pas sacrifier l’idéal qu’on avait en tête, comment trouver de la liberté dans la contrainte ?.

Ce qui est particulièrement passionnant c’est de pouvoir réfléchir aussi bien visuellement aux costumes, aux décors, à la musique, à l’environnement sonore, pour moi toute cette complicité là me surexcite.

À l’idée de l’investissement c’est clairement un investissement total. En général on n’a pas beaucoup de temps, surtout pour un premier film. Du coup il faut rentabiliser un maximum.

M.V : Est-ce que vous vous êtes sentie dépassée lors de la préparation du film “JE NE SUIS PAS UN HOMME FACILE”, sur le tournage ou la post-production ?

E.P : Dépassée, non. Pour le coup je crois que quand on réalise un film l’idée est de ne pas se laisser dépasser. On est capitaine du navire, il faut tenir la barre jusqu’au bout. J’ai été clairement challengée principalement pour des questions de temps. En fait, j’avais un scénario très touffu. Il y a beaucoup de personnages, beaucoup de décor. Je voulais ça pour faire exister ce monde inversé, ce monde inventé pour qu’il soit crédible.

J’avais besoin qu’il soit dans un fourmillement de détails et c’est sûr que tout ça demande du temps et de l’argent. Comme je n’avais pas assez d’argent pour le monde que j’avais imaginé, il a fallu être inventif, donc ça a été le plus gros challenge je dirais. 

M.V : Vous avez réalisé le court-métrage “MAJORITÉ OPPRIMÉE”, pourquoi avoir voulu en faire un long-métrage ?

E.P : Netflix a repéré le court-métrage qui a fait un buzz sur YouTube (https://www.youtube.com/watch?v=kpfaza-Mw4I), donc ils m’ont contactée en me proposant de soutenir mon travail. Du coup Je leur ai proposé cette comédie romantique dans le monde de “MAJORITÉ OPPRIMÉE” pour pouvoir explorer plus en détail ce thème et aller plus loin que le court-métrage. Dans le court-métrage les femmes portent des robes et dans le long-métrage métrage aucune femme ne porte des robes, c’est des petites choses comme ça … on est allé plus loin.

M.V : “MAJORITÉ OPPRIMÉE” est beaucoup plus dramatique que “JE NE SUIS PAS UN HOMME FACILE”.

E.P : Je ne le pense pas. L’action du court est plus concentrée car le film dure 10 minutes mais c’est le même mouvement narratif qui se termine par un pic de violence entre hommes et femmes.

Le fil rouge du long métrage est une comédie romantique. Ça fait un peu diversion, mais c’était vraiment l’idée de cheval de Troie. Un film très militant déguisé en comédie romantique.

M.V : Combien de temps il y a eu entre la proposition de Netflix pour “JE NE SUIS PAS UN HOMME FACILE” et sa diffusion sur la plate-forme ?

E.P : Ça a été très rapide. J’ai écrit en 9 mois et c’est un financement qui s’est fait simplement car c’était la seule source financière . Du coup un an après, je tournais et un an après le film était diffusé.

M.V : Y a-t-il eu des contraintes imposées par Netflix sur le scénario ?

E.P : J’ai été complètement libre d’écrire le scénario que je voulais. J’ai pu choisir le casting, ce qui est extrêmement précieux. D’autant que pour un premier film, je n’ai pas été obligée de prendre des stars, des gens bankable…

En fait, j’ai pu vraiment prendre les acteurs qui correspondaient le mieux aux personnages que j’avais en tête.

J’ai écrit en pensant à cette actrice, Marie-Sophie Ferdane que je connaissais du théâtre, qui est pour moi une grande actrice de théâtre.

Je l’avais en tête depuis le début et j’en ai parlé tout de suite à netflix. Ils ne la connaissaient pas du tout mais ils m’ont fait confiance. Ça a été extrêmement précieux.

M.V : On retrouve aussi les acteurs du court-métrage dans le long-métrage.

E.P : C’est vrai que souvent quand on passe du court-métrage au long-métrage il y a souvent des réalisateurs qui sacrifient leur acteurs et pour moi c’était très important de ne pas faire le sacrifice.

Pour deux raisons à la fois : d’une part, par fidélité et aussi parce que j’avais envie de les faire découvrir. C’était l’occasion de leur montrer de quoi ils étaient capable sur tout un long-métrage et puis parce que je trouve que le cinéma s’affaiblit à employer toujours les mêmes acteurs.

On voit les acteurs, mais pas les personnages. Or, moi quand je vois un film en tant que spectatrice et que je ne connais pas les acteurs je suis complètement dans l’histoire, sans suivre spécialement la performance de l’acteur.

L’acteur que j’ai vu la veille dans un film où il joue l’amant de.. le fils de.. on n’en peut plus ! C’est complètement sclérosant.

Pour moi c’était aussi très important de raconter cette histoire avec des gueules que les gens ne connaissaient pas. Je trouve que ça permet de donner plus de force et de crédibilité à l’histoire.

M.V : Avez-vous eu des retours positifs et négatifs concernant votre film ?

E.P : Oui, c’est souvent ça quand on fait un film engagé politiquement. Je ne vais pas sur Internet voir les commentaires des haters. De toute façon dès qu’on a une parole féministe on en prend plein la gueule sur internet, donc je ne vais pas réellement à la recherche de ces commentaires là.

Si les gens sont heurtés déstabilisés c’est le but du film.

Les messages que je reçois sur les réseaux sociaux sont très émouvants, parce que c’est très positif.

Les femmes sont heureuses de voir un film qui parle de leur quotidien, d’une réalité qui est souvent invisible, où des hommes avouent avoir découvert une face cachée du monde.

J’en suis très heureuse.

M.V : Quel conseil donneriez-vous à un étudiant/e ou une personne qui travaille en autodidacte qui est sur le point d’entrer dans le « monde réel » du cinéma ?

E.P : De le faire, de ne pas attendre, d’essayer de prendre des risques.

Maintenant on peut filmer avec un iPhone. Il y a cette liberté là aujourd’hui qu’il y avait pas avant quand on devait filmer avec des grosses caméras.

Là, aujourd’hui on peut faire un film avec presque rien… qu’on peut poster sur internet, le montrer, avoir des réactions et un échange avec un public, une audience et en plus on peut avoir un écho éventuellement d’un financier. En fait tout ça offre une visibilité formidable.

C’est en faisant qu’on s’améliore.

M.V : Avez-vous un échec favori ?

E.P : J’avais un projet de film qui me tenait vraiment à cœur et j’avais un très beau casting et puis ça ne s’est pas fait, parce que c’était un film d’auteur pas du tout “high concept”. J’ai une grande tendresse pour ce projet qui n’est pas né mais en même temps je pense que ça peut devenir un livre, donc je me dis que c’est pas complètement perdu.

L’année dernière j’ai écrit un livre qui va être publié en septembre chez Lattès. Cette liberté là, que j’ai trouvée dans l’écriture m’a donné de l’espoir pour les scénarios qui sont restés dans les tiroirs.

C’est des choses qu’on a envie de dire, qu’elles se disent au théâtre, au cinéma, ou dans un roman. Finalement pour moi ce qui compte c’est de pouvoir partager ses idées.  J’ai autant de plaisir à écrire pour la littérature pour le théâtre, ou pour le cinéma.

J’ai un sentiment de plénitude sur un plateau de cinéma. Comme je vous disais tout à l’heure il y a cet aspect total…, travailler avec les acteurs, les techniciens. Il y a cette impression de créer un monde.

Puis, travailler en équipe c’est quelque chose de très dynamisant, mais j’aime aussi la solitude de l’écriture, donc je ne vois pas trop ça en terme d’échec. Parce que quand on écrit et qu’on crée, on a plein de choses dans les tiroirs qui ne sont pas des choses mortes définitivement… j’appelle ça : “ma caverne”. Dans ma caverne il y a plein de choses qui sont en attente, de la matière dont je peux me servir, recyclées… ce ne sont pas des projets morts.

 

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