Mathilde LATHIÈRE

Chef coloriste

Mathilde LATHIÈRE est chef coloriste pour la série d’animation “Culottées”.
Une série animée adaptée des deux tomes des “Culottées” de Pénélope BAGIEU.

Son métier de chef coloriste consiste à déterminer la difficulté de la colorisation d’un plan, puis à réaliser les couleurs de ce plan : ceci servira de référence à l’équipe de coloristes qu’elle dirige.

Un métier que je suis fière de vous présenter, Mathilde nous ouvre les portes de l’industrie de l’animation et de ce métier de l’ombre.

Maëlle VABRE : En quoi consiste votre métier de chef coloriste ?

Mathilde LATHIÈRE : On est dans le domaine du cinéma d’animation, je m’occupe de la jonction entre l’étape d’animation et l’étape de colorisation des plans.

Mon travail est, à partir du plan défini après la fin de l’animation, de déterminer sa difficulté à la colorisation. Ensuite, je me sers des couleurs établies à l’étape du color script, pour aboutir à une image complète, qui va servir de référence pour les coloristes. Dans cette image, il doit y avoir toutes les couleurs dont ils ont besoin pour faire le plan.

Mon travail est également constitué de gestion d’équipe, car c’est moi qui répartis les plans entre les différents coloristes.

Je dois également anticiper l’étape suivante : le composting. Je détermine si dans celle-ci, certaines choses comme des effets spéciaux de lumière devront être réalisées. Je vais donc définir les difficultés techniques du plan, pour juger si c’est bien au cours de cette étape qu’il faut le faire. Parfois, il y a en amont des discussions avec le chef d’animation et le chef compteur, pour savoir qui fait quoi, afin de simplifier les choses.

M.V : Sur quels types de projets travaillez-vous ?

M.L : Pour l’instant, j’ai uniquement travaillé sur des séries et des films d’animation. Mais il peut aussi y avoir de la pub.

M.V : Depuis combien de temps faites-vous ce métier ?

M.L : Depuis 1 an environ.

M.V : C’est tout récent.

M.L : Oui c’est vrai, j’ai été diplômée de l’école des métiers du cinéma d’animation à Angoulême. Là, c’est ma deuxième expérience professionnelle.

M.V : Quels sont les films ou les personnes qui vous ont influencé pour faire ce métier ?

M.L : Tout d’abord, il faut savoir que j’ai baigné dans les Disney depuis mon enfance. Ensuite, pendant mon adolescence, ma maman aimait beaucoup piocher des films inconnus dans les rayons de VHS, elle m’a donc montré un tas de choses. Mes parents avaient des goûts différents, cela m’a aidée.

M.V : Combien d’années d’études aviez-vous faites ?

M.L : Pour l’animation, 4 ans.

M.V : Combien êtes-vous à travailler sur la colorisation d’un épisode de série par exemple ?

M.L : Là, on est sur des épisodes de 3 minutes 30, il y a 1 chef et 3 coloristes. Mais cela évolue en fonction de la date de livraison. En cas de contraintes temporelles, on peut faire appel à plus de coloristes.

M.V : Quels sont les outils mis à votre disposition ?

M.L : On travaille avec le color script qui est fait au moment du story-board, et avec le plan animé.

M.V : Votre rôle est donc de rajouter la couleur par-dessus le plan animé ?

M.L : Oui, c’est ça. Je fais uniquement les personnages. La couleur des décors a été faite à l’étape qui lui est propre.

M.V : Vous êtes spécialisée sur les personnages ?

M.L : Oui, car cela demande d’avoir des connaissances sur l’animation : on peut être amené à devoir corriger des petites choses.

On peut aussi être amené à modifier des traits : ceux utilisés à l’animation vont disparaitre afin qu’il n’y ait pas de contour sur les personnages. Mais les endroits où les couleurs vont se chevaucher, comme les bras ou le torse, vont demander un rajout de trait de notre part, pour le rendre lisible.

Tout cela demande donc des connaissances en animation.

M.V : Combien de temps faut-il pour terminer un épisode de 3 minutes ?

M.L : Il faut 15 jours avec 3 coloristes.

M.V : Comment choisissez-vous les projets ? Sur quels critères vous basez-vous pour choisir les projets ?

M.L : Moi, j’ai étudié avec une spécialisation 2D, donc ça élimine les projets en 3D. Cela étant, je me base sur le visuel, car c’est ce qu’on voit souvent sur le site interne des studios.

Il y a parfois un synopsis, mais quand ce sont des projets secrets, je choisis en fonction du studio, de ce qu’ils ont fait avant, de ce qu’on m’a dit au sujet des conditions de travail, etc.

Par exemple, il y a un film sorti récemment, produit par le studio “Prima Linea”. En voyant leur film, je sais qu’un jour j’irai travailler pour eux. J’essaye aussi de sélectionner selon le logiciel, car j’ai des préférences, mais si je n’ai pas d’informations, je ne peux pas choisir.

M.V : Que faites-vous lorsque vous vous sentez dépassée sur un projet, au niveau du financement par exemple ?

M.L : Le financement, ce n’est pas mon problème. Ça devient mon problème lorsque l’on me dit que je dois finir vite, car on ne pourra pas me payer des jours supplémentaires. Mais j’essaye d’anticiper ce genre de choses, de prévoir les problèmes éventuels. Je prends des notes, et j’essaie de calculer le temps que le travail prendra, pour prévenir les réalisateurs et la production. S’ils me disent que ce n’est pas possible, alors je dois trouver une solution pour que les coloristes aillent plus vite.

Pour cela, je crée un lien avec eux, pour qu’ils puissent me parler sans gêne et qu’ils se sentent à l’aise. Ils ne peuvent pas vraiment aller plus vite, donc tout ce que je peux faire, c’est les mettre dans un cadre agréable.

M.V : Comment trouvez-vous les personnes qui travaillent avec vous ? Ils viennent de l’extérieur ?

M.L : C’est le studio qui m’a embauchée, comme tous les autres coloristes. Nous sommes des intermittents du spectacle, donc nous ne sommes jamais liés à une entreprise.

Quand j’aurai fini mon contrat actuel, je serai au chômage, et je devrai trouver un autre studio.

Nous avons tous été embauchés par la chargée de production. Elle fait office de service RH en faisant la jonction entre les producteurs et les diffuseurs. C’est elle qui estime le nombre de personnes dont il y a besoin à chaque poste.

Nous avons passé un test, et avons été affectés au poste pour lequel nous étions les plus compétents.

M.V : Depuis combien de temps êtes-vous sur ce projet ?

M.L : Je suis arrivée mi-mai, et on doit aller jusqu’à mi-janvier.

M.V : Quel est le meilleur investissement que vous ayez fait, que ce soit en terme d’argent, d’énergie, ou de matériel ?

M.L : Je pense que c’est le matériel, mais il est souvent fourni par la production. J’investis aussi sur mon matériel à la maison, car j’essaye d’avoir un poste de travail où je suis à l’aise.

Mais je crois que le meilleur investissement est le fait d’être avec les gens. Par exemple, certains choisissent de rentrer chez eux le midi pour manger, tandis que je préfère rester sur place : ça permet de discuter et de parler d’autre chose que du travail. Certains deviennent des amis, qui pourront me donner du travail après.

C’est un travail qui fonctionne beaucoup sur le réseau. Par exemple, si la personne qui recrute me connaît, et sait que je suis sérieuse et agréable, cela m’est favorable, même si je fais un test moins réussi que d’autres.

M.V : C’est une manière pour vous d’élargir votre réseau ?

M.L : Je ne sais pas si c’est la bonne méthode, mais c’est comme cela que je fais.

L’animation est un petit monde, alors si on a des ennuis avec quelqu’un, tout le monde va le savoir. Donc j’essaye au maximum d’être gentille, car je me dis que je suis au tout début de ma carrière, et un accrochage avec quelqu’un peut vite me faire défaut.

M.V : Selon vous, combien de femmes y a-t-il dans ce milieu ?

M.L : Je ne sais pas trop. Au niveau des postes, c’est très varié et mixte. Auparavant, j’avais demandé à un studio, et la parité y était respectée. Dans le studio dans lequel je suis, il y a plus de femmes, mais je pense que cela est également dû à la thématique de la série. Comme c’est nous qui postulons aux différents projets, il y a une part de goût. Cette mixité dépend des thèmes proposés. J’avais postulé dans une série pour adolescent, et c’était assez mixte, car il y avait des personnages auxquels tout le monde pouvait s’identifier.

La série sur laquelle je travaille actuellement est l’adaptation des culotées de Pénélope Bagieu. Donc c’est surtout féminin ; il y a également des hommes intéressés, mais moins.

Ma première expérience professionnelle était de l’assistanat d’animation sur “Primal”, la nouvelle série. C’est l’histoire d’un homme préhistorique qui vit des aventures avec son dinosaure. Là, il y avait plus de garçons. Mais je pense que de manière générale, il doit y avoir une parité.

M.V : Qu’aimeriez-vous voir de nouveau dans votre métier ? Cela peut être au niveau des conditions de travail, ou des nouveautés dans les films d’animation…

M.L : Dans mes conditions de travail, je ne peux pas trop vous dire, car je n’ai pas travaillé pour beaucoup de studios. Et ceux où j’étais mettaient tout en œuvre pour que l’on se sente bien. Ils proposaient par exemple des couchages dans les studios.

Le tournage de “Primal” était à Paris, et je n’avais pas de logement là-bas. Comme on est obligé de venir, ils font en sorte que l’on ne soit pas en difficulté pour dormir. Cela dépend des studios.

Sinon, je trouve qu’il manque de l’animation pour adulte. Cela existe déjà, mais c’est souvent catégorisé comme étant pour les adolescents.

J’aimerais que la France en fasse beaucoup plus pour ces adultes. Actuellement, elle est axée sur la tranche d’âge 2-6 ans. J’aimerais que ce soit comme au Japon. Il faut que les gens arrêtent de se dire que l’animation est réservée aux enfants.

Vous avez dû entendre parler de Sausage Party.

M.V : Ce fameux film d’animation qui a fait scandale !

M.L : À ce moment-là, je travaillais en tant qu’agent d’accueil dans un cinéma. Je suis donc très au courant de ce qu’il s’est passé. Le synopsis faisait beaucoup penser à Pixar, mais c’était interdit aux moins de 12 ans. Les gens n’ont pas lu ces informations, et ils sont allés voir ce film avec leurs enfants. J’étais affolée, et ils se sont plaints par rapport à ça. Il faut que les gens arrêtent de se dire que ce n’est que pour les enfants.

Le problème est que les distributeurs sont frileux, ils s’adaptent aux gens. Mais cela commence à bouger.

M.V : Quel est le conseil que vous donneriez à une personne qui est sur le point de rentrer dans le milieu ?

M.L : Beaucoup de gens sont inquiets. On me demande toujours si je suis en CDI, mais je ne le serai jamais. J’aimerais leur dire qu’il ne faut pas écouter ça.

La France est le 3ème pays producteur d’animation, donc il y aura toujours du travail. Cela peut être stressant, mais cela se passe bien. Sinon, si on est trop stressé par ces moments sans emploi, on peut faire des choses à côté, et pourquoi pas les vendre.

Moi, j’ai fait un livre d’illustration qui est en cours de publication. Soit on arrête de stresser, soit on fait d’autres choses.

Mais ce n’est pas forcément lié qu’à la personne, il y a aussi la pression de la société, qui dit qu’il faut rentrer dans une entreprise et y rester, en CDI. J’ai par exemple eu des problèmes avec ma banque, car je ne suis pas en CDI. Pour l’instant, on a de plus en plus de productions qui s‘installent. On est sur une pente montante. Je sais que j’aurai du travail pour les 5 prochaines années.