Pauline JACQUARD

Costumière

Nous allons découvrir un métier qui donne une âme aux personnages de film. Afin que nous, spectateur, puissions mieux comprendre et cerner la personnalité et l’univers du personnage. Cette profession, nous allons la découvrir avec Pauline Jacquard, costumière. Pauline a travaillé sur le film de Yann Gonzalez “Un couteau dans le cœur” avec Vanessa PARADIS.

Ce film a été le premier projet cinématographique de Pauline en tant que cheffe costumière. 

Pauline nous ouvre les portes de l’envers du décor de son métier de technicienne : comment elle s’adapte au projet du réalisateur, comment elle déniche ses costumes,  sa manière de travailler…

Maëlle Vabre : En quoi consiste votre métier de costumière ?

Pauline JACQUARD : À habiller les gens, à les rendre beaux, ou pas.

Retranscrire un personnage, comprendre son passé, qui est-il aujourd’hui ? 

C’est vraiment comprendre l’âme d’un personnage et la retranscrire. 

Lorsqu’un personnage va apparaître à l’écran, même s’il ne parle pas, le vêtement ou le costume va nous donner beaucoup plus d’indications sur ce qu’il est.

Je pense que les vêtements qu’on porte reflètent ce que l’on est à l’intérieur.

Et comme dit ma mère : “la manière dont tu t’habilles, c’est ce que tu dégages et c’est le premier regard que les gens vont avoir envers toi qui va te définir”.

M.V : Comment décririez-vous votre style ? 

P.J : Je n’ai pas l’impression d’en avoir un en particulier dans le sens où pour moi, le costumier est un technicien. Je me plie à l’envie d’un réalisateur.

Le costumier doit être à l’écoute du réalisateur, et surtout du scénario.

C’est plus de la compréhension, de la psychologie du personnage plutôt qu’une envie de faire porter les habits que j’aime aux personnages. 

Il y a des personnages que je trouve “vilains” et que je n’apprécie pas, mais c’est justement ça comprendre un personnage.

Ce serait trop facile pour moi d’habiller tout le monde avec de très beaux habits et avec ce que j’aime moi dans la vie. Ce n’est pas le but. C’est la différence entre le styliste et le costumier.

Un styliste est là pour embellir la réalité et faire une mise en beauté. Le costume ne sert pas spécialement à ça.

J’imagine qu’on finit par exercer son œil dans n’importe quel emploi, mais cela va être inconscient et naturel. J’imagine des choses que je regarde et que j’observe, parce que j’essaie d’observer un maximum “tout et tout le monde”. Et effectivement, je pense que mon œil va probablement venir se poser sur les vêtements que je choisis. Mais c’est un peu inconsciemment, ça ne va pas être réfléchi et je n’essaie pas de donner un style spécifique dans un costume que je fabrique.

Pour le moment, ce que j’ai fait comme films sont des films assez forts en termes de costume et du coup, je présume que ça se ressent ; je trouve que c’est naturel.

Les costumes que je fabrique ne sont pas tous, d’ailleurs, très conformistes.

Ce n’est pas une envie d’imposer un style, il faut plutôt essayer de chercher qui sont les personnages et quel est leur profil psychologique. 

M.V : Combien de temps se passe-t-il entre l’arrivée sur un projet et la fin du tournage ? Êtes-vous aussi présente durant le tournage ? 

P.J: Ça dépend, pas toujours. Généralement, je fais un peu les premiers jours de costume et ensuite, je passe la main à quelqu’un qui va s’occuper d’habiller les comédiens. Quand il y a beaucoup de figuration, etc., je suis là. 

Là où je suis très présente, c’est en prépa.

Et ensuite, ça dépend le temps de prépa. Généralement, c’est un mois et demi mais ça dépend de l’ampleur du film, si c’est un film en costumes, donc d’époque, ou si c’est du contemporain.

Par exemple, un réalisateur, comme Mandico, je le sollicite en avance parce qu’il a besoin de communiquer et que c’est visuellement très important. 

Avec lui, par exemple, on s’appuie beaucoup sur des dessins, c’est presque un binôme.

Si c’est des personnes avec lesquelles je n’ai jamais travaillé, je vais proposer de faire un mood board. Cela permet de comprendre quelle est ma vision du projet. 

M.V : Dans l’équipe costume, vous êtes combien à peu près ?

P.J : Ça dépend des projets mais généralement pas beaucoup, 3 ou 4. On prend quelques fois des renforts, que ce soit en habillage ou, par exemple, pour la patine, etc. Mais ça dépend des budgets de films.

Il y a pas mal de facteurs qui influent sur le nombre de personnes dont on aura besoin au niveau du costume. Mais j’aime bien avoir avec moi, deux autres personnes. Et puis, ça dépend des films, une fois de plus, mais il y a souvent quand même un renfort pour la patine qui est nécessaire, ou même deux.

M.V : Qu’est-ce que c’est une patine ? 

P.J : C’est vieillir un vêtement, c’est-à-dire que ce n’est pas arriver sur le plateau comme s’il sortait de la boutique.

Et dans certains cas même, c’est pouvoir dire que le vêtement a vécu 3 ans ou même 10 ans. 

Si c’est une scène de guerre, c’est faire des trous,des taches de sang, des taches de sueur. Parce que sans patine, pour certains films en tout cas, ça fausse complètement le vêtement. Pour donner l’exemple, sur un film de guerre, c’est inenvisageable sans quelqu’un pour faire la patine.

M.V : Qu’est-ce que vous avez fait comme formation pour être costumière, votre parcours ?

P.J : J’ai travaillé dans la mode pendant presque 9 ans. Ensuite, j’ai fait une formation de peintre en décor. Là justement, on revient à la patine parce que quand on est peintre en décor, on apprend notamment tout ce qui est patine, mais sur des meubles ou sur des murs, donc ça n’a rien à voir. Mais je pense que finalement, les deux finissent par se rejoindre, dans le sens où je pense que mon œil s’est aussi formé avec le travail de peintre en décor. 

Je suis spécialisée en trompe-l’œil, en faux marbre, en faux bois et en patine, donc dans la décoration intérieure. 

Il m’arrive encore de pratiquer quelques fois. Quand je n’ai pas de film. J’ai un deuxième métier qui est celui-là. 

Et du coup, je pense que je me suis retrouvée là par hasard. Et c’était sur le dernier film de Yann Gonzalez “Un couteau dans le cœur” qui était mon tout premier film. Donc ,je me suis retrouvée du jour au lendemain cheffe costumière mais sans jamais avoir fait de costume de ma vie. 

Mais je venais de la mode, donc j’avais quand même une notion qui était totalement faussée dans le sens où, comme je le disais tout à l’heure, quand on vient de la mode, le but, c’est de sublimer un corps.

Ceci n’est pas du tout péjoratif, ce ne sont pas des corps, dans le sens où on sait que quand on habille un mannequin, les choses vont bien tomber, il n’y a pas de surprise. 

Je trouve ça tellement plus intéressant d’habiller des vrais corps qui ont une histoire et c’est magique. 

Le “vrai corps” va être celui de nous tous. C’est plus intéressant, plus beau, plus poétique. 

C’est vrai que les costumes, se cherchent en fonction d’un corps. Je trouve que le cadeau est beaucoup plus grand. 

Donc, je me suis retrouvée sur ce premier film de Yann Gonzalez avec beaucoup plus de contraintes.

Ce film d’époque se passait en 79, et en même temps, avec beaucoup plus de magie dans le résultat, ce dont j’étais beaucoup plus fière, que quand je travaillais dans la mode avant. 

Donc voilà mon parcours, j’ai pas une formation de costumière mais une formation de styliste.

 

M.V : Quelles sont les contraintes que vous avez pu rencontrer sur un projet ?

P.J : Il y en a beaucoup évidemment, dans le sens où il y a l’envie du réalisateur, et le budget.

C’est vrai que les films que j’ai faits pour le moment, avait des budgets quand même restreints. Mais je trouve cela intéressant, de devoir faire avec les moyens du bord. Je pense que ça fait plus appel à la créativité. 

Quand des comédiens ou des comédiennes n’aiment pas leurs costumes, il faut modifier les choses.

Des contraintes, il y en a partout, il y en a à tous les étages. Il y en a presque “tous les jours” quand on prépare un film.

Et c’est quelque chose qu’il faut apprendre à gérer : que ce soit un costume perdu ou un réalisateur qu’il n’est pas satisfait, on aime bien le contenter, donc on essaie de trouver des solutions pour faire plaisir à tout le monde…

Et se contraindre à ne pas vouloir faire que du beau, surtout moi, venant du milieu de la mode, n’est pas spécialement intéressant.

Donc, par moments, il faut lâcher certaines choses. Et on ne peut pas tout maîtriser, sur des gros films. 

S’il y a 600 personnes à habiller, on ne peut pas tout gérer, tout maîtriser et il y a des choses qu’il faut laisser partir. Ça ne changera rien au résultat final du film.  

M.V : Qu’est-ce que vous aimeriez voir de nouveau dans votre métier ? Ça peut être au niveau des conditions de travail, par exemple. 

P.J : Je suis loin d’être madame féministe, mais ce qui me choque dans le cinéma, c’est cette espèce de grille tarifaire où effectivement, tous les métiers qui, à l’origine, sont des métiers masculins, sont mieux payés que les métiers féminins. Ce que je trouve assez dingue. 

C’est-à-dire que le chef déco est mieux payé que la cheffe costumière, que le maquillage, que la scripte. La scripte, qui a quand même un boulot hyper compliqué doit tout le temps être au taquet, elle est moins bien payée. 

Je trouve ça assez aberrant qu’on en soit quand même encore là. Et franchement, je suis, comme je vous dis, un peu loin d’être féministe, ce n’est pas trop mon truc, mais je pense que c’est quelque chose qu’il faudrait changer assez vite.

Mais je n’ai pas l’impression que ce soit prêt de changer.

M.V : Comment vous dénichez les costumes ? Il y a des vêtements que vous créez ou il y a des vêtements que vous acheter ? Comment ça se passe ?

P.J : Je chine. Je suis belge et en belgique, faire les  puces  fait partie de notre culture, de notre mode de consommation. 

(Je chine depuis que j’ai 12 ans. Avant d’aller à l’école j’allais aux puces. J’ai toujours adoré ça, et même les vêtements de ma grand-mère.)

Je commence à avoir un stock qui est un peu plus étoffé et si besoin, je complète avec une location quand j’ai une idée en tête et que je ne trouve pas. Mais j’essaie d’aller aux puces un maximum. 

Une fois que j’ai fait tous les endroits où j’aime aller, à Paris ou à Bruxelles et que je ne trouve pas ce que je veux, je vais finir par faire une location et me plier à ça. Mais j’essaie d’éviter au maximum . 

Mais une fois de plus, ça dépend de la nécessité du film. Si je dois travailler sur un film de la Seconde Guerre mondiale, par exemple, je ne vais pas pouvoir tout acheter, donc je vais faire des locations et probablement, acheter quelques pièces pour les rôles principaux. Ça, c’est une éventualité.

Je pense qu’on fonctionne différemment d’un film à l’autre. 

Avec Mandico, par exemple, on a fait beaucoup de créations : bijoux, manteaux en fourrure etc…

On a vraiment tout fait faire. Pour le film de Yann Gonzalez, j’ai fait beaucoup d’achats. Je suis allée aux puces de nombreuse fois. 

M.V : Vous avez carte blanche sur le choix de l’achat des vêtements ?

P.J : Soit je fais un repérage que je soumets au réalisateur, soit je fais des achats. Et après, je fais plusieurs gros portants et on fait les essayages avec des choses que j’ai présélectionnées en pensant évidemment à tel ou tel personnage. 

Ça dépend un peu avec qui on travaille. Je ne vais pas travailler de la même manière avec Mandico qu’avec Bonello, par exemple. Je m’adapte. C’est ça aussi, le métier de technicien. C’est qu’on va s’adapter vraiment à la personne qu’on a en face de nous. Et je me plie aux envies et à la personnalité de chaque réalisateur avec lequel je travaille. 

Donc il y a un petit temps d’adaptation quand on n’a pas l’habitude de travailler avec eux. Une fois qu’on en a l’habitude, tout roule, on sait quelles sont les manières de fonctionner. Il y en a qui aiment bien voir les choses tout de suite presque avec une photo WhatsApp. Il y en a pour lesquels je fais des PDF avec des choix.

Chacun a sa manière de travailler et j’essaie de m’y plier au mieux.

M.V : Souvent, quand je regarde des films, j’ai l’impression que les costumes sont en accord avec le décor.

P.J : Oui, complètement. C’est hyper important de travailler ensemble, d’être en symbiose avec tous les corps de métier et avec tous les techniciens. 

C’est hyper important de regarder qui fait la déco, de voir ce qui est en train de se faire : quelles sont les teintes et les textures utilisées. Qu’on ne se retrouve pas ton sur ton à l’image. C’est important que le personnage se fonde ou se détache du fond. Que ceci soit un choix maîtrisé.

Il faut que ça communique, sinon ça n’a pas de sens si chacun travaille dans son coin. Ce n’est pas toujours évident de communiquer avec tout le monde, j’en conviens, mais il faut savoir ce que les autres sont en train de faire à côté.

M.V : Quels sont vos projets actuellement ?

P.J : Je ne sais pas si on a le droit d’en parler ou si ça porte malheur, je touche un peu de bois en même temps. Je suis censée faire ce film, de Giacomo Abbruzzese qui s’appelle “Disco Boy” qui se passe dans le delta du Niger. 

Je suis très heureuse d’y travailler. Le tournage est en septembre, donc avec un début de prépa qui ne devrait pas trop tarder vu que l’été est un petit peu toujours bouché. 

Donc pour moi, c’est super justement au niveau de la patine etc. C’est génial. Ça va être beaucoup de travail parce que, évidemment, on ne va pas tourner au Nigeria mais ailleurs, donc il y a vraiment un travail de “reconstitution” de cette Afrique-là délocalisée. 

Vu que c’est la première fois que je travaille avec lui, il m’a demandé un mood board pour savoir un petit peu quel était mon point de vue et quelles étaient mes idées. Donc rien que pour ça, j’ai fait cinq à six jours de documentation. Ce qui est normal et logique, pour constituer un dossier.

Je fais pas mal de trucs qui demande du travail de recherche : comme sur les personnages de la légion étrangère entre autre…

S’il y a une envie du réalisateur de “tordre” la réalité pour aller ailleurs et que visuellement, ce soit plus intéressant et plus fort : il faut aller ailleurs.

Il est important de connaître cette réalité en amont.   

M.V : C’est beaucoup de documentation avant.

P.J : C’est la partie que j’adore, je peux passer des jours et des jours à regarder des documentaires.

Là, sur le delta du Niger, j’ai regardé plein de choses et je ne m’en lasse pas. J’aime bien connaître le sujet et aller en profondeur. 

Ensuite, on en fait ce qu’on veut, on trouve sa liberté. Mais la documentation est importante.

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