Rebecca WENGROW

Auteure, dramaturge, réalisatrice.

Rebecca m’a contactée sur la page Facebook des Femmes de l’image il y a quelques mois déjà et elle m’a invitée à voir son court métrage “UNE ETOILE COUSUE MAIN”.

Elle rêvait de réaliser son court métrage depuis 10 ans, et elle l’a fait ! Son film est une adaptation de sa nouvelle.

Auteure de plusieurs nouvelles et de romans, elle m’a raconté son parcours.

Cette interview est pleine d’énergie et d’espoir pour les jeunes qui veulent se lancer dans l’audiovisuel et je suis honorée de vous la présenter.

Maëlle VABRE : Sur quels types de projet travaillez-vous en tant qu’auteure

Rebecca WENGROW : J’ai écrit des nouvelles, un roman, une pièce de théâtre, qui a d’ailleurs été montée l’année dernière. Actuellement, j’ai trois choses dans ma tête : un film, un livre, une pièce, donc c’est un peu compliqué. Mais à un moment donné, cela va se présenter à moi, et je vais savoir exactement ce qu’il faut que je fasse. Je pense que je vais me lancer sur un long métrage. J’ai commencé.

M.V : Avez-vous fait des études pour être auteure ?

R.W : Je me suis rendu compte à 11 ans que je voulais devenir écrivain. J’étais dans le salon chez mes parents, je regardais la lumière extérieure à travers les rideaux impeccablement blancs, et allez savoir pourquoi ce jour-là et pas un autre, sans aucune raison apparente, ou alors je ne m’en souviens pas, je me suis rendu compte que j’allais sans doute traverser la vie sans laisser aucune trace ?! Que c’était donc ça la vie ? Tous les gens que j’aime allaient mourir, j’allais mourir aussi… Et puis quoi ? La conscience de la mort est liée à l’écriture. Pour la plupart des artistes, je pense que c’est lié. Consciemment ou non. Il fallait que je laisse une trace. J’ai commencé à écrire des poèmes, puis mon premier roman à 18 ans.
Oui, j’ai toujours voulu être écrivain, depuis ce moment-là.

Mais contrairement aux Etats unis où il est possible de faire des études pour devenir écrivain…, en France, il y en a peu. Donc non, pas d’études spécifiques. J’ai été journaliste, ce qui n’a rien à voir avec l’écriture littéraire.

Après le bac, j’ai travaillé pour me payer des cours de théâtre. Je faisais des tas de petits boulots, j’ai même été mannequin, j’ai fait du porte à porte, j’ai bossé dans une petite usine, j’ai vendu des fringues, j’aimais le changement, c’est là que je me sentais moi-même, en appréhendant des univers différents. Ca nourrissait mon imaginaire. Je ne savais qu’une chose, je voulais écrire, et comme beaucoup d’écrivains, il fallait que je trouve un job un peu plus conséquent qui me permette de continuer à écrire.

Quand mes deux fils sont nés, j’ai décidé de reprendre des études qui me rapprocheraient de l’écriture. J’avais commencé à faire du reportage, car durant toute cette période de « petits boulots », je n’ai jamais cessé d’écrire. J’ai donc réalisé un reportage qui est passé en pleine page de Libération, ce qui m’a permis d’intégrer l’école des métiers du livre sans avoir la carte de presse. En effet, j’avais été refusée une première fois, car il fallait la carte de presse, mais quand mon papier est paru dans Libé, l’école m’a acceptée. J’ai donc été journaliste en presse écrite. Tout ce que j’avais vécu de 20 à 34 ans me servait. J’avais tâté le terrain de la vie en tant que femme. Ca ne pouvait que me servir en tant que journaliste. La théorie ne suffit pas pour faire ce métier.

Mais j’avais envie d’image. Le mot ne me suffisait plus. Après 10 ans en presse écrite, et mon premier recueil de nouvelles publié, j’ai passé le concours de l’INA (institut national audiovisuel), j’ai réussi et ai été reporter à France 3 région. J’ai réalisé mon premier doc de 26 mn seule. Je me suis rapproché de plus en plus de l’image. Cette expérience m’a évidemment beaucoup aidée pour réaliser ma fiction. Mais je n’ai pas fait d’école de cinéma.

M.V : Comment avez-vous appris ?

R.W : Avant d’être écrivain, on est d’abord un lecteur. Les livres m’ont tout apporté. Mes parents ne lisaient pas, donc je me suis fait mon éducation littéraire. Je ne savais pas ce qu’il fallait que je lise, donc je demandais à ma mère de m’acheter tel ou tel livre qu’on me conseillait en classe. C’est grâce à elle que j’ai lu en dehors de l’école. Mes parents m’ont toujours poussé à lire, même s’il n’y avait pas de bibliothèque chez moi, ils savaient que c’était important et mon père est un autodidacte, il est très curieux et cultivé. Au sujet du théâtre, même démarche, j’ai pris énormément de cours de théâtre, donc, j’ai appris à lire le théâtre. J’ai mis trois ans à écrire ma pièce. Concernant le scénario, j’ai travaillé avec un ami réal sur son court métrage. Et nous avions écrit un long ensemble déjà.

Mais puisque je suis sur le site des femmes de l’image, il faut que vous sachiez, que pour réaliser mon film, savoir ce que je voulais, le format, la lumière, savoir découper, placer la caméra, plan par plan, écrire un plan séquence, le montage, l’étalonnage, le mixage son, etc…, j’ai passé des nuits à réfléchir, à visionner les plus beaux plans séquences… à travailler sur le mouvement de la caméra, mais comme cela faisait plus de dix ans que je voulais réaliser ce film, j’avais tout en tête et finalement, le découpage se fit sans trop de difficulté.

Oui, je suis arrivée sur le tournage, je savais exactement ce que je voulais. J’avais plus peur de dire « action ! » que d’indiquer exactement ce que je voulais aux acteurs, aux enfants acteurs et à l’équipe. Deux jours de tournage avec des pros comme Michel Abramowicz et Jean-Pierre Mas à la grue, je me devais de ne faire perdre de temps à personne, et ça s’est passé à merveille, nous avons tourné 29 plans en deux jours. Le premier jour, oui j’avais peur, premier film face à des grands professionnels ; le second jour, j’aurais pu continuer à tourner, sans plus m’arrêter. L’équipe était géniale. Il y avait un état de grâce sur ce tournage.

M.V : Dans votre métier d’auteure, quel est le meilleur investissement que vous ayez fait ? Cela peut être en temps, argent, énergie, matériel…

R.W : L’investissement est total, que ce soit pour une nouvelle, un roman, une œuvre, mais je dois avouer, que mon film est la plus grande réalisation de ma vie jusqu’à présent. Je tenais à incarner ma nouvelle, car c’est l’histoire de ma famille. 

J’ai essayé de ne pas trahir la poésie de la nouvelle. J’ai également écrit une pièce de théâtre sur le génocide tutsi, ce fut très important pour moi, mais quand j’ai réalisé ce film, du début à la fin, de l’adaptation de la nouvelle, en passant par toutes les étapes du film jusqu’au générique, ce fut une « réalisation » totale.

C’est plus fort, plus puissant que tout ce que j’ai fait jusqu’à aujourd’hui. Peut-être parce que c’est l’incarnation de ce que j’ai écrit, peut-être aussi parce qu’il est écrit au générique : “A mes grands Parents, à mon père, sa sœur et son frère”. Parce que je pense que je laisse une trace à l’humanité, car ce film c’est du cinéma, mais c’est aussi un outil pédagogique. 

 M.V : Pourquoi vous avez voulu adapter votre nouvelle en court-métrage ?

R.W : Parce que j’ai ça en moi depuis toujours. Peut-être même avant l’écriture. Mais je ne le savais pas. Ce n’est pas pour rien que j’ai fait l’INA, que j’ai été reporter. Les mots ne me suffisaient plus. J’avais envie de passer à l’image, j’avais envie de montrer que l’émotion passe par l’image aussi. Je savais que je voulais une image muette, il y a énormément de son dans mon film, mais pas de dialogue, et pourtant tout est dit grâce au jeu des actrices et des acteurs. Je voulais que cela ne trahisse pas la nouvelle, que ce soit dit entre les lignes, comme lorsque j’écris. D’après ceux et celles qui ont lu la nouvelle et qui ont vu le film, il n’y pas de trahison.
J’avais vraiment envie de faire ça, de faire ce film, peut-être parce que c’était le début d’un prochain film. Il n’y a pas de séparation entre les mots et l’image chez moi. Quand j’écris, je vois. Quand j’écris une nouvelle, je peux vous la raconter tout de suite en film. J’ai une écriture visuelle.

M.V : Comment avez-vous réussi à convaincre ces professionnels-là à travailler sur “UNE ETOILE COUSUE MAIN” ?

R.W : Ça, c’est mon énergie, c’est mon petit secret. Je crois que j’ai une énergie que l’on sent même par téléphone. Pourtant, je ne suis pas toute jeune, j’ai 58 ans. Donc je suis une vieille dans les courts- métrages. Je crois que je suis la seule femme qui réalise son premier court métrage à 58 ans. Mais parce que je voulais tout. Je voulais les enfants, l’amour, les hommes, les livres, le théâtre, le cinéma, je voulais tout. Si j’avais voulu que l’écriture, je n’aurais pas été heureuse, je voulais tout, même si cela demande du temps. J’ai toujours travaillé en même temps, écrit, fait des enfants, écrit, écrit, écrit, travailler… Aujourd’hui mes fils sont des adultes, et je fais mon premier film.

Il n’y a pas d’âge pour aimer. Il n’y en n’a pas non plus pour créer.

Donc comment j’ai fait pour les convaincre ? J’ai mis une annonce sur Facebook en disant que je n’avais pas d’argent et que je cherchais une équipe. Déjà, j’avais eu beaucoup de succès avec Une étoile cousue main, le livre, et j’avais déjà un réseau d’écrivains, et de gens du cinéma. Michel Abramowicz est venu me parler en message privé, et m’a dit que mon projet l’intéressait, et qu’il était partant. Extraordinaire ! Quel honneur !

De fil en aiguille, c’est le cas de le dire, chacun est venu avec son équipe, ses connaissances, j’avais un réseau, mon producteur, Hervé Lavayssière, aussi, Michel aussi, etc. A chaque fois que je rencontrais un futur membre de l’équipe, il me disait : « oui j’ai appris que mon arrière-grand-mère était juive » etc. Chacun avait quelque chose d’universel avec cette histoire. C’était incroyable. Et on a réuni ainsi toute une équipe.

Mais rien n’aurait été possible sans Sophie Dulac. C’est une femme que j’ai connue 15 ans auparavant au festival de cannes. Une femme d’une grande gentillesse, une grande dame du cinéma. Elle m’a aidée à démarrer le tournage. Je lui ai demandé pourquoi aujourd’hui et pas plus tôt ? « J’aime les gens qui s’accrochent comme toi à leurs projets. » C’est ce qu’elle m’a répondu. Je crois que c’est aussi parce qu’elle m’a sentie prête avec toute cette équipe derrière moi.

J’aimerais vraiment dire combien j’ai aimé travailler avec Michel Abramowicz. Même si on réalise, c’est difficile de ne pas tenir la caméra, de trouver un directeur photo qui comprend exactement ce que vous avez dans la tête, c’est extraordinaire. Comme au théâtre, trouver un metteur en scène qui entend votre voie. C’est rare. Et Michel a été cet homme-là, il a compris ce que je voulais dire. Pourquoi placer la caméra là, et pas ailleurs… Il a été très bienveillant avec moi. Oui, j’adorerais faire un long métrage avec lui. C’est un grand et j’ai conscience que j’ai eu beaucoup de chance. La lumière de mon film est exactement comme je la rêvais.

M.V : Quel est le nom de la pièce de théâtre ?

R.W : LES VIVANTES, éditée à l’esprit frappeur. C’est une nouvelle sur le génocide tutsi et juif. Ce sont deux femmes qui se rencontrent, une tutsi et une juive. Félicité, la tutsi, ne se souvient pas de ce qui lui est arrivé. Stella, pousse sa mémoire pour que Félicité arrive à se souvenir de ce qu’il lui est arrivé. Tant qu’elle ne se souviendra pas d’elle-même, elle n’accèdera jamais à la mémoire de l’autre. Donc tout le pouvoir du texte est d’arriver à ce qu’elle se souvienne, et Stella va user de stratagèmes pour arriver à ses fins..

M.V : Cette pièce est-elle encore d’actualité ?

R.W : J’aimerais bien, je cherche une production. Mais vous voyez, c’est compliqué, parce que je suis auteure, dramaturge, réalisatrice, il faudrait que j’arrête de travailler « alimentairement » pour pouvoir aller plus vite ! Et tout faire. Oui, c’est compliqué de tout faire, mais ça avance. Le film a été sélectionné dans beaucoup de festivals. Il est arrivé 3e au prix du jury à L’Escurial, finaliste à Moscou, primé à Tel Aviv, sélectionné à San Diego, et des tas d’autres festivals, la Licra, et des professeurs d’histoire sont également intéressés, il a un beau début de vie ce petit film de 9 mn.

M.V : Quel était l’objectif premier du court-métrage ?

R.W : Faire du cinéma, rien d’autre. Je voulais faire un film de cette histoire. Après oui, qu’il aille dans les festivals, que ce soit une bonne carte de visite pour faire un long-métrage derrière. Mais aujourd’hui, j’ai vu l’énergie incroyable que cela demande rien que pour réaliser un court. Il y a 7000 films qui sortent par an… Pourtant, je dois vous avouer que j’ai un long dans ma tête… J’ai très envie de me lancer.

M.V : : En parlant de cinéma, qu’est-ce que vous aimeriez voir de nouveau dans le cinéma ?

R.W : Je ne sais pas si c’est du nouveau dont j’ai envie, je ne sais pas ce que c’est le
« nouveau ». Les réal « anciens » sont toujours à l’oeuvre, comme Woody Allen que j’adore. Ou Polanski. Je suis née à une époque où il y a eu de grands films, mon préféré, Mort à Venise, une adaptation de Thomas Mann parfaite, Tess de Polanski, Vivement Dimanche de Truffaut, Un déjeuner à la campagne de Tavernier, Barry Lyndon, le cinéma de Campion…
Une poésie, une lumière, une image, une histoire. La liste serait bien trop longue, mais c’est tout ce cinéma qui m’a inspirée. Je suis née à l’époque des Westerns et de la télé noir et blanc.

Mais j’aime aussi le cinéma actuel, tant que ça reste du cinéma. Tarantino bien sûr, les frères Coen.

Les Misérables” ? Je ne l’ai pas encore vu, mais je suis très contente pour eux, je trouve ça bien d’avoir fait un film sur les bavures policières, c’est un sujet important. J’irai le voir. J’ai écrit un roman qui se passe en prison, à Fresnes, où j’ai été visiteuse pendant trois ans, d’un homme, Trois quarts d’heure d’éternité. J’aimerais bien qu’il soit porté au cinéma. Donc oui, c’est important de dire, de montrer ce que personne ne voit, ou ne veut pas voir. Pourvu que ça reste du cinéma. Comme Mustang, c’est un film qui dit, et qui reste cinématographique.
Qu’il y ait une ampleur cinématographique. J’aime certains films sur Netflix aussi, comme Roma. Je suis ouverte à tout, du moment que c’est du cinéma.

J’attache beaucoup d’importance à la photo quand je vais voir un film, mais il ne faut pas que ça soit esthétisant. C’est compliqué de trouver le juste milieu entre quelque chose de beau et d’émouvant, que l’un ne mange pas l’autre, c’est difficile de trouver l’équilibre entre les deux.
J’ai appris à écrire en lisant. J’ai appris à écrire du théâtre en prenant des cours. Et peut-être que je sais faire quelque chose au cinéma, en ayant regardé beaucoup de films.

M.V : Vous êtes 100 % autodidacte ?

R.W : Non pas totalement, puisque j’ai fait L’INA. Comme j’ai été reporter, même si c’est du reportage, je savais cadrer. L’INA est une très bonne école. J’adorerais pouvoir me mettre sur un tournage derrière la caméra. C’est je l’avoue un peu frustrant de ne pas pouvoir se mettre aux manettes, c’est pour ça, encore une fois, qu’il faut un chef op qui vous comprend. Peu importe qu’il ou qu’elle soit sympa ou souriant(e), on s’en fout, il faut que vous soyez comprise. Ainsi on peut se concentrer à 100% sur les acteurs, actrices. Ce qui est intéressant c’est de connaître la technique pour comprendre le chef op.

M.V : Vous avez un exemple d’un beau plan séquence  ?

R.W : “Ca s’est passé à Rome”. Adaptation d’une nouvelle de Moravia tirée des Nouvelles romaines, Réalisateur : Mauro Bolognini Durée : 1h 42m Scénario : Alberto Moravia, Scénario : Pier Paolo Pasolini, Alberto Moravia, Marco Visconti.

Je savais que je voulais un plan séquence, je savais que l’arbre était important, parce que c’est lui qui voit la famille arriver, c’est l’arbre de vie, c’est l’arbre qui protège l’enfant, car dans la nouvelle, l’arbre et l’enfant avaient la même innocence. Les arbres ne dénonceraient jamais, les enfants se cachent derrière les arbres, donc l’arbre est important dans le film.

Je voulais que la caméra soit tout en haut dans l’arbre, pour lui donner vie. Son point de vue.

M.V : Quel est le conseil que vous donneriez à un(e) jeune qui est sur le point de rentrer dans le monde réel du métier ?

R.W : D’aller au bout de ses rêves, de ne jamais abandonner, de ne pas se laisser décourager par les autres. S’il doit bosser à côté, et bien ce n’est pas grave. Beaucoup d’écrivains travaillaient à l’usine et écrivaient dans les toilettes. Pareil pour les cinéastes. Donc faites ce que vous avez à faire, car on va mourir un jour, alors il ne faut pas décrocher mais s’accrocher. Si je n’étais pas dans cet imaginaire, je serais peut-être déjà morte. La vie est dure, elle est belle mais dure, et quand on peut la transcender, c’est merveilleux, jouissif.

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