Sophie BERNARD

Électricienne

 

Pour qu’une scène nous émeuve, nous révolte, nous fasse frissonner, de nombreux acteurs de l’ombre agissent et mettent toute leur expertise à rude épreuve.

Rencontre avec Sophie qui est électricienne indépendante : découvrons un métier passionnant qui appelle à la réactivité, la créativité, et la polyvalence. Sophie raconte l’envers du décor, de l’organisation minutieuse aux journées interminables, jusqu’aux difficultés rencontrées par les femmes pour se trouver une véritable place au sein de la profession.

Maëlle VABRE : En quoi consiste ton méter ?

Sophie BERNARD : Je te donne un exemple concret, par exemple on va dire « OK, on va filmer une scène d’une femme malheureuse dans sa voiture ». Donc le réalisateur dit ça au chef opérateur et le chef opérateur, lui, il va dire « OK. Pour faire ça, on pourrait faire une lumière couverte au niveau du ciel qui soit assez sombre. » Il propose une solution technique pour mettre en scène ce que veut le réalisateur et ensuite il dit au chef électro « pour faire ça, on va mettre un cadre au-dessus de la voiture avec un projecteur de ce côté-là, avec telle température de couleur pour faire la scène plus froide ou plus chaude ».

Et donc, il donne les indications vraiment techniques au chef électro qui, lui, met en place le côté technique : quel projecteur, sur quel pied, branché de telle ou telle façon.

C’est très hiérarchisé, le cinéma : réalisateur, chef op, chef électro et électro. Et toute l’équipe va mettre en place l’ambiance lumineuse de la scène. 

M.V : OK. Donc le chef op dit « on veut un plan avec une lumière comme ça », et toi, ton travail, c’est de le mettre en place ?

S.B : En fonction du poste que j’ai. Sur les très gros projets, par exemple, on est 3 ou 4 électros. Si tu es le dernier électro, si tu es renfort, là tu fais les allers-retours au camion, tu vois à peine la scène que tu es en train de faire, tu ramènes le matos. Et quand tu es chef électro, tu es sur le set, vraiment tu vois le combo avec ce qui se passe et c’est toi qui « donnes les ordres » aux électros pour leur dire « tu poses tel projecteur là ». Donc c’est toi qui prends la décision de quoi faire et c’est les électros qui font, concrètement.

Je suis dans un milieu particulier où on ne bosse presque que sur des clips, des courts métrages et des pubs. Donc c’est souvent les plus petites équipes ; ça dépend, des fois, pour les tournages des pubs, c’est les plus grosses équipes ; mais souvent je suis seule avec le chef op. C’est aussi un peu pour ça que je suis multicasquette, c’est que souvent je suis cheffe électro et électro, c’est-à-dire que je suis cheffe de moi-même, mais c’est moi qui gère toute la partie électro avec le chef op. Et des fois, je suis assistante caméra et je fais un peu électro parce qu’il n’y a pas beaucoup de budget pour mettre de la lumière. Donc souvent, je suis assistante multifonction du chef opérateur, on va dire. 

M.V : Au niveau des postes dans l’électricité, il y a chef électro, il y a électro et il y a quoi d’autre après ?

S.B : En dessous, il n’y a rien. Le dernier maillon de la chaîne, c’est les électros. Après, tu as une hiérarchie dans les électros : tu as le premier, le deuxième et le troisième électro et les renforts. Et après, tu as les parties annexes qui travaillent à l’image. L’électricité, c’est une partie, c’est la lumière générale.  Après, tu as la machinerie. La machinerie, c’est tout ce qui concerne les mouvements de caméra et la sécurité du plateau. Donc tout ce qui est grue, travelling… ça c’est la machinerie. Et là, c’est pareil, tu as un chef machino et des machinos, c’est le même principe que les électros. C’est nos confrères. Ensuite tu as la partie caméra. Donc tout ça, c’est sous le chef opérateur. Le chef opérateur est au-dessus de ces trois équipes-là, donc électricité, machinerie, caméra. 

Et parfois, tu as un cadreur, ou pas. Souvent, c’est le chef op qui cadre. Et puis, en dessous, on trouve le premier assistant caméra, deuxième assistant caméra, troisième assistant caméra qui, eux, s’occupent de la mise au point, les retours, faire tous les branchements, s’occuper de la caméra, changer d’objectif, les batteries, les back-up etc… Donc en gros, c’est les trois équipes qui s’occupent de la partie image : électricité, machinerie, caméra. Tout ça est commandé par le chef opérateur, lui-même commandé par le réalisateur, lui-même commandé par le producteur. 

Ensuite il y a  d’autres équipes un peu plus annexes : la déco, HMC (Habillage, Maquillage, Coiffure). Ils sont moins sur la technicité pure de l’image, mais qui participent, évidemment, quand même à l’image.

 De toute façon, toutes les équipes convergent vers la même image.

M.V : Vous collaborez ensemble tout le long du projet.

S.B : Tout à fait. On fait des réunions en amont, par exemple, entre le chef déco, le chef électro, chef machino, chef op. On va faire une réunion sur « OK, il faut faire une pièce comme ça, éclairée comme ça. Comment on fait ? Quelles sont les possibilités techniques ? », on fait la liste matériels. Après, on se retrouve sur place pour faire un tournage avec des assistants ou non, en fonction du budget du projet.

M.V : Quand tu arrives sur le plateau, qu’est-ce qu’on te donne ?

S.B : On te donne des papiers avec le plan de travail, avec ce qui va être fait dans la journée, avec éventuellement le scénario et les dialogues, s’il y a des dialogues. 

Mais concrètement, tu n’as pas de possibilité d’action, tu es juste là pour appliquer. En tant que technicien, tu mets juste en place ce qu’on te demande de faire. Le seul, on va dire, qui a une possibilité d’action, c’est le chef op. Lui, il va proposer des solutions techniques pour sublimer ou mettre le mieux en image possible ce que veut faire le réalisateur. 

Les autres équipes, elles sont vraiment là pour appliquer techniquement ce que le chef op va mettre en place. Après, chacun dans sa branche peut proposer des idées. Par exemple, le chef machino, peut dire « peut-être que là, finalement, le travelling, ce n’est pas hyper judicieux parce que l’image, elle va être trop plate alors qu’il faut un truc plus dynamique donc peut-être que je peux proposer un autre système de mouvement qui soit différent et qui mette mieux en valeur ce que tu voulais faire ». Ces discussions, ça se fait en amont, évidemment. 

Sur le plateau, il n’y a pas le temps. Une fois qu’on est sur le plateau, on fait ce qui est prévu. Mais en amont, entre les chefs, il y a des discussions qui concernent ce qu’on fait, comment et pourquoi. Souvent, c’est des échanges par mail. Et la prod aussi s’occupe de coordonner toutes ces questions-là en amont. 

Et après, sur le plateau, le but c’est de ne pas perdre une minute. Jamais. Donc il n’y a pas de place à la discussion. Une fois qu’on est là le jour J, on fait ce qu’on te demande, souvent en courant. 

M.V : Souvent, quand je regarde des making-of de film, j’entends souvent dire « on n’a pas le temps ». En fait, pourquoi on n’a pas le temps ?

S.B : Parce que le temps, c’est de l’argent. Il y a les prods qui sont là qui ont prevu une journée de 8 heures de boulot par exemple. Vu qu’il y a plein d’équipes qui bossent en parallèle, imagine ; il y a la maquilleuse qui va se dire « ah là ce serait cool de faire tel truc, mais ça va me prendre 5 minutes de plus. Allez, ce n’est pas grave, je le fais. » Et si à un autre moment de la journée, il y a l’équipe électricité qui se dit « ah là ça prendrait 5 minutes de plus de faire ça, mais ça serait tellement plus cool. OK. »

Donc si chaque équipe prend 5 minutes de retard, à la fin de la journée ça fait une heure. Donc c’est hyper important que personne ne prenne 5 minutes de retard. Vu qu’il y a trop d’équipes différentes, ça devient vite beaucoup. 

Parce que si tu dois payer ne serait-ce qu’une heure sup en fonction des tournages, des fois tu es à 25, ça veut dire une heure sup fois 25 personnes à payer, ça représente beaucoup pour la production. Donc c’est pour ça que le but, c’est d’être le plus actif possible. Et c’est aussi pour ça, d’ailleurs, je pense, que ce milieu est très fermé et que ce n’est quasiment que du bouche-à-oreille parce qu’il faut avoir cette dynamique.

Moi je trouve ça chouette de voir aussi des gens qui prennent ça à la cool et qui font à leur rythme. Mais c’est important sur un plateau d’être au taquet, quand on te demande un truc et que tu sens que c’est pressé, de le faire vite, maintenant, tout de suite. Ce n’est pas « attends, je finis ma clope et j’arrive ». Je pense que si tu dis ça sur un plateau, tu es sûr de ne plus jamais rebosser sur un tournage. 

C’est une vraie fourmilière, un plateau, tout le monde est dans tous les sens, tu n’as pas envie de faire perdre 5 minutes à l’équipe.

Je trouve que des fois, ce milieu est aliénant et fatigant.

M.V : C’est énorme, 18 heures !

S.B : J’exagère un peu, tous les tournages ne font pas 18 heures, mais j’en ai fait pas mal quand même qui étaient entre 16H et 18H. Ça, c’est épuisant. Mais la plupart du temps quand même, les tournages, c’est entre 10H et 15H. C’est quand même des assez grosses journées. Une fois de plus, dans le secteur pub-clip on essaie de faire rentrer tous les plans du réal dans une journée, si tu le décales pour la deuxième journée, tu multiplies tous les coûts par deux. Donc on essaie de faire rentrer dans le minimum de temps et d’aller le plus vite possible, évidemment.

M.V : On t’appelle à quel moment sur un projet ?

S.B : Plutôt à la fin… 3 jours avant. Ça dépend. Si j’ai un poste un peu plus important, par exemple quand je suis cheffe, je dois faire la liste matériels, je dois faire des repérages, je dois savoir exactement ce qu’on va faire. Dans ce cas-là, on m’appelle plutôt 3 ou 4 semaines à l’avance. Et si je suis juste électro, des fois on m’appelle la veille pour le lendemain, c’est « ah on a besoin de quelqu’un demain ». Mais souvent, on va dire que c’est 2 semaines avant quand même. 

M.V : Et quand tu es cheffe électro, comment tu te procures du matos ? Parce qu’un chef électro n’a pas son propre matos ?

S.B : Ça dépend. Je suis quand même un bébé-cheffe électro. Je suis cheffe, une fois de plus, parce que souvent je suis seule. Et je bosse beaucoup avec les mêmes chefs op donc maintenant on se connaît très bien, du coup c’est plus facile pour eux de bosser avec moi. 

Mais concrètement, je n’ai pas une expérience où j’ai fait beaucoup de longs métrages, où j’ai fait des énormes config de chef électro qui font des trucs de ouf. Je suis quand même débutante là-dedans. 

Mais il y a pas mal de chefs électros qui ont une bijoute. Ce qu’on appelle la bijoute, c’est tout ce qui n’est pas les lumières et l’électricité en elle-même, donc tout ce qui est : pied, accroche…. Et en général, ils viennent avec leur bijoute et ils ne louent que les lumières qui sont souvent des choses qui coûtent très cher et qu’ils n’ont pas dans leur bijoute personnelle. Mais ça, c’est les plus gros chefs électros. 

M.V : Qu’est-ce que tu aimerais voir de nouveau, par exemple, dans ton métier au niveau des conditions de travail ? Qu’est-ce que tu aimerais voir changer ?

S.B : Je suis dans cette branche où on ne compte pas beaucoup les heures. Si j’étais dans un parcours un peu plus classique où je faisais plus de télé, par exemple, s’il y a beaucoup de séries télé qui tournent, c’est très conventionné, dès qu’ils font des heures sup, c’est payé, etc. Donc là, dans la partie clip-pub, c’est plus difficile de se faire payer les heures sup. Donc ça, ce serait chouette que ça change. 

Après, c’est vrai que j’aimerais bien qu’il y ait plus de femmes aussi dans les postes de techniciens. Mais ça, c’est en train de changer progressivement, il y a de plus en plus de femmes. J’en croise de plus en plus. Mais bon, je peux les compter sur les doigts d’une main quand même. Les électros et les machinos en région, des femmes, il n’y en a pas beaucoup. Mais il y en a quelques-unes quand même, c’est cool. 

Et puis surtout, ce n’est pas un métier réservé aux hommes finalement. Quand tu le fais, tu te dis que ce n’est pas si difficile physiquement. Il faut avoir la forme, c’est sûr, mais il n’y a rien d’inaccessible pour une nana. Intellectuellement, c’est mille fois accessible à n’importe quelle femme. Après, c’est aussi dans la mentalité des équipes et des anciens chefs électro et machino où des fois ça coince un peu. Les jeunes, ça se passe très bien. La plupart des chefs électros ici, en région, et les électros, ils acceptent parfaitement de bosser avec des femmes. Il y en a même plein qui sont contents. Mais les vieux, c’est vrai qu’ils ont du mal à se dire qu’ils vont confier une tâche à une femme bêtement parce que ce n’est vraiment pas un truc qui est inaccessible aux femmes. 

M.V : C’est un peu la vieille génération…

S.B : Ouais. Je suis tombée sur des chefs qui ne voulaient même pas me parler. 

Une fois, on faisait un court métrage et il fallait descendre tout le matos de 3 étages. C’est quand même très, très chiant, 3 étages à descendre. Et en parallèle, il y a une partie de l’équipe qui est partie au décor suivant pour commencer la journée. Donc il fallait descendre tout le matos. Pour moi, le chef allait partir avec l’équipe qui allait tourner. Et avec l’autre électro, on allait rester pour descendre le matos. Et le chef a dit à l’autre gars « ah non, je ne peux pas te laisser descendre le matos tout seul. Ce n’est pas possible, tu ne vas pas y arriver. Il faut que je reste avec toi. » Je lui ai dit « mais je suis là, moi. C’est bon, je vais l’aider. » Et il a fait comme s’il ne m’entendait pas.

Il n’est pas allé sur le set suivant donc il a foutu toute l’équipe en retard pour rester aider l’autre électro à descendre le matos alors que j’étais là et que, évidemment, j’ai aidé et que je n’ai pas ce problème à descendre les trucs dans l’escalier.

En plus, j’étais jeune, c’était il y a peut-être 5 ans. Donc je pense qu’il s’est dit « c’est quoi cette gamine qu’on me fout dans les pattes ? » En plus, j’ai l’air jeune. Même à 30 ans, encore des fois on me prend pour une stagiaire. Donc à 25 ans, c’est sûr que j’avais l’air très jeune, ce qui n’empêchait pas que, même si je n’étais pas hyper compétente, j’étais bien assez compétente pour descendre du matoss dans un escalier.

C’était surréaliste la réaction de ce mec.

M.V : Mais comment tu gères ce genre de comportement, sur un tournage ?

S.B : Avec l’âge, tu apprends mais quand tu es jeune, tu t’écrases, tu ne dis rien, tu te dis « OK ». Tu ne comprends pas trop, en plus, au début. Pour moi, en tant que femme, je ne fais pas la différence entre les hommes et les femmes donc quand on en fait, il faut que je fasse un petit cheminement dans mon cerveau pour me dire « ah ouais, d’accord. C’est pour ça, en fait, c’est parce que je suis une meuf. » Et après, maintenant avec l’âge, ça arrive moins quand même, surtout que maintenant je commence à être bien compétente. 

Quand ça arrive maintenant, quand même je fais une petite remarque. Et puis, d’ailleurs, je fais en sorte que ça n’arrive pas aussi, c’est-à-dire que je me suis créé mon chemin pour n’être déjà souvent pas aux ordres d’un « connard ». Dès que je sens que ça va possiblement mal se passer, je priorise un autre projet ou je fais d’autres trucs où je sais que ça va bien se passer avec d’autres gens.

M.V : Tu fais super attention avec qui tu vas travailler, tu fais des recherches en amont, etc. pour te créer un petit chemin de tranquillité.

S.B : Je suis dans un milieu où tout le monde se connaît, c’est facile de passer un coup de fil et dire « ah tu as bossé avec tel chef, alors ? il est comment ? » 

Sur le tournage tu es vraiment en immersion avec l’équipe toute la journée, collé-serré, j’ai envie de dire. Tu passes 12 heures avec des gens que tu ne connais pas des fois. Il faut que tout se passe bien. 

M.V : Comment on fait pour te contacter ? 

S.B : Je suis totalement indépendante, comme la plupart des gens dans le cinéma d’ailleurs. Après, ce n’est quasiment que du bouche-à-oreille, ce milieu-là .La plupart du temps, c’est des potes de pote ou des connaissances ou des gens avec qui j’ai déjà bossé et dont on a parlé de moi. Donc ce n’est quasiment que du bouche-à-oreille. 

C’est vrai que c’est un milieu très, très dur pour y rentrer parce que tant que tu ne connais pas quelqu’un qui va te faire bosser, c’est hyper dur. Même si tu as un super CV, si tu n’as pas quelqu’un qui t’a dit « j’ai bossé avec lui, il est bien », c’est difficile. C’est un milieu difficile d’accès.